Silences

 

Intrigué, je me suis levé pour regarder par la fenêtre, j’aperçus alors que tout était juste comme avant. Rien ne bougeait au cœur de la nuit. Le silence inerte de la noirceur parsemée parmi les lampadaires était un poème. Relié par des ruelles abandonnées et par les ombres des cimes plantureux de la fin d’été, le grand corps sombre et difforme était en paix avec le total manque de son. L’ensemble inaudible serpentait par les écarts étroits des bâtiments, traversait les rues et les parcs, se répandait par les quartiers et pénétrait les chambres dont les embrasures des fenêtres ouvertes devenaient des portes béantes.

Ma fenêtre, je ne la décrirais pas comme cela. Appuyé sur le rebord épais, les coudes bien racinés sur la planche, j’étais un rempart sur le chemin des doigts sombres du corps assourdi. Le silence résonant dans moi-même n’était pas comme le sien, mais, oui, un silence englouti, avalé et retenu par force dans le fond du gosier. Pourvu que les muscles, parfois désobéissants, réussissent à y retenir tout ce que voulait en sortir, ce duel muet perdurerait jusqu’à l’aube, où renaîtrait la vie journalière pour tout écraser comme d’habitude. J’étais – en tant que corps conscient – à la lisière, au milieu de cette bataille sans voix, recroquevillé dans ma tranchée. Au-dessus, le feu croisé de bâtons de pauses et de suites de seizièmes de soupirs frôlait ma chevelure brune encore à faire coiffer.

Le lit était là, laissé de côté par l’instant, trop confortable pour ce qui dont l’âme ne voulait pas laisser dormir. L’inquiétude de la journée résonnait encore dans mes entrailles, et les échos des voix que viennent de toutes directions dans le tram, dans la rue, dans le bureau, racontaient encore des histoires. Les pensées s’y emmêlaient, les choses à dire, plaintes et compliments, les conseils, les cris mentaux pour tout couvrir dans les moments les plus oppressants. La pression sur l’épiglotte montait à chaque instant et le corps vibrait d’inquiétude et les os de la tête émanaient un presque bourdonnement qui pourrait même être un soulagement dans la pleine nuit. Pourtant, qu’est-ce que pourraient faire les sons du passé face à la noirceur régnante?

Dehors, un vent calme frôlait les toitures uniformes en tuiles rondes qui dominaient le quartier d’une vitesse trop anodine pour donner l’espoir d’un siffle dans les espaces étroits. Dehors, en silence, l’infini se révélait parmi les nuages clairsemés sous forme d’étoiles lointaines et sans lueur d’un univers qui se déroulait derrière l’immense barrière sous vide. Dedans, le silence annonçait la tempête. Les synapses étaient un tonnerre roulant en permanence derrière le rassemblement soudain des nuages environnants. Au lieu de sons, des vagues de frissonnements parcourraient par-dessous ma peau et par le cœur des os de sorte à mélanger les pensées et les souvenirs, la mémoire musculaire et les sensations minutieuses révélées par les sens aiguisés.

L’inquiétude qui me poussait loin du confort de mon lit rendit mes forces de moins en moins faciles à contrôler. Les muscles commencèrent à ne pas réagir de façon immédiate et les yeux, valsant librement dans leurs orbites, cherchaient des détails aléatoires dans la noirceur. La respiration devint moins fréquente et l’air accumulé dans les poumons résonnait le frisson. Quand le rythme devint trop lent, le corps ne put pas résister. Un souffle solitaire échappa et, comme une fuite dans un barrage, ce petit écart déclencha un tourbillon immatériel. Tout ce qui eut été gardé trop longtemps enfonça le trou de serrure et força son chemin parmi les entrailles, montant vigoureusement par les voies aériennes. Le corps se préparait déjà et les mains saisirent la planche du rebord. L’air concentré traversa violemment la gorge, les cordes vocales et remplit rapidement les sinus e la bouche jusqu’au point où la pression était trop puissante pour les lèvres. Dans cet instant, l’envie de me débarrasser d’un poids auparavant englouti s’ajouta à la manque de forces pour le maintenir dedans et, dans un geste définitif, je laissai tomber :

« AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHH! »

Le silence des prochaines secondes était frissonnant. Un écho, maintenant inaudible, vibrait silencieusement l’air frais et les murs briqués des maisons de l’ancien quartier. Après quelques instants, la noirceur, reine de la nuit, fut avalée par une mer pointillée, comme si issue d’élégants coups de pinceau de Georges Seurat, qui réfléchissaient l’énergie laissée dans l’air, une énergie gardée trop longtemps.

Intrigué, tout le monde s’est levé pour regarder la fenêtre. On aperçut alors de petits carrés lumineux pontillant petit à petit la nuit comme une peste sur la peau sombre de la noirceur. Les yeux brillants des silhouettes aux fenêtres cherchaient aux alentours ce qui arrivait alors que la mer de lumière avalait toute sorte d’ombre encore existante. Le monde surveillait, les voisins se demandaient, leurs têtes hors des fenêtres alors que les chiens se recueillaient dans les ruelles pour reprendre le sommeil.

« Maudit chien » cria M. Legros, un vieillard, un peu sourd qui habitait quelques blocs d’ici. Je l’imaginai habillé dans un pyjama en secouant sa cane hors de la fenêtre en direction d’une ruelle aléatoire, la scène classique. « Ta gueule, M. Sénile! Ça fait longtemps que tu as perdu la boule, hein!» répondit le toujours délicat M. Ferrand, le boulanger qui n’aurait que quelques minutes de sommeil jusqu’à l’heure de sortir.

Les compliments suivirent, les bébés crièrent et la nuit fut ruinée jusqu’à ce que tout le monde laissa tombé et, retourna sur leurs lits, en sentant encore la vibration des particules, des molécules. Les essais de dormir, aussi insistants qu’infructueux, ne pourraient jamais vaincre tout ce que j’avais dedans, concentré dans un modeste pair de poumons.

La nuit fut ruinée, au moins pour eux. Un petit morceau de toile noire demeurait oublié par l’usuellement aisée main droite de Seurat, indifférente au chaos. Une fenêtre restait fermée. Là-dedans, la chambre était complètement sombre derrière les rideaux épais qui couvraient l’embrasure. Le corps était là. Mon corps était là, épuisé, confortablement étalé sur le couvre-lit, embrassé par le corps chaud d’un invité assez inattendu. En abandonnant sa grandeur, il se réduit pour se cacher avec moi, juste celui qui en tout vola. Ses bras épais enveloppaient mon lit et les doigts longs et sombres s’emmêlaient parmi les mèches et caressaient mes cheveux. La texture de la noirceur effleurait doucement ma peau et la douceur de son silence berçait mon âme dans un sommeil profond.

Je fus réveillé tard, par une déchirure de lumière qui eut échappé par l’étroit écart entre les deux feuilles du rideau. Intrigué, je me suis levé pour regarder par la fenêtre. J’aperçus alors que les gens passaient, les voisins tondaient le gazon de ses petits jardins et des chantiers du trottoir. Le facteur livrait quelques lettres au M. Legros, apparemment sans importance, vu sa réaction. En face, derrière le vitraux orné par des lettres agrémentées, M. Ferrand pétrissait la pâte pour un nouveau lot de baguettes, en regardant le vieillard.

J’étais seul dans ma chambre, avec mon lit dérangé. Ma cher ami était déjà parti. Ou pas. Peut-être qu’il est encore caché, ailleurs. Je ne savais pas qu’il était beaucoup plus proche que je n’eus imaginé.

« J’aime le silence. C’est là où il y a le plus de musique. On fait si tant de bruit pour ne pas supporter cette musicalité »
Daniel Franção STANCHI.

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~ por jlavelino em 31/03/2017.

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